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Rosalie Jullien

  Marc-Antoine Jullien

 

 

Jean Sauvageon a créé la Société des amis de Rosalie et Marc-Antoine Jullien.

 


Il s'agit de la famille Jullien, " bourgeois " de la région de Romans. Marc-Antoine Jullien a été député de la Drôme à la Convention Nationale en 1792. Le couple, leurs enfants et amis ont laissé une correspondance abondante (plus d'un millier de lettres) dont le pivot était Rosalie. Son style de femme érudite était remarquable. Elle a été un témoin très attentif et très perspicace des événements révolutionnaires parisiens et de la situation dans cette province du Dauphiné. Les membres de la Société ont transcrit une grande partie de ces lettres et ont constitué aux Archives communales de Romans, un Fonds Jullien qui permet maintenant aux chercheurs de trouver une documentation abondante sur cette famille.

Ont participé à ces transcriptions : Josette Bompard, Marie-Jeanne Borne, Denise Lestang, Marie-Louise Hustache, Pierre Lecomte, Paulette Raulin, Françoise Sarraillon, Jean Sauvageon, Claude Villié.

La Société a publié en quelques dizaines d'exemplaires, par ses propres moyens :

LES AFFAIRES D'ÉTAT SONT MES AFFAIRES DE CŒUR. Correspondance de Rosalie Jullien.
Société des Amis de Rosalie et Marc-Antoine Jullien, 1992, 140 p.

L'ensemble de cette correspondance mériterait d'être publié. C'est un projet qui pourra se concrétiser dans les années à venir.

 
Pour avoir un aperçu de la qualité de la correspondance de Rosalie Jullien, voici quelques extraits d’une des trois longues lettres que Rosalie Jullien a écrites le 10 août 1792. C’est celle adressée à son mari, Marc-Antoine, resté à Pizançon, près de Romans. Elle exprime toute la ferveur patriotique de Rosalie et donne une idée de son style.


Vendredi 10 août, 4ème de la liberté, à neuf heures du soir
Jour de sang, jour de carnage, et pourtant jour de victoire qui est arrosé de nos larmes. Ecoutez et frémissez. La nuit s’était passée sans événements ; la grande question agitée devait attirer beaucoup de monde et, disait-on, les faubourgs. C’est pourquoi on avait rempli les Tuileries de gardes nationaux. L’Assemblée aussi avait une triple garde.
Le Roi, le matin, avait fait, au pont tournant, la revue des Suisses, vers les six heures ; à huit heures il fut à l’Assemblée Nationale. Les Marseillais venaient se joindre aux gardes parisiennes, fraternellement. On entendait des cris de : « Vive le Roi, au F... la nation », couverts par mille cris de : « Vive la Nation ». Tout à coup toutes les fenêtres du château sont garnies de Suisses. De tous les côtés, et tout à coup, ils font une décharge à balles sur la garde nationale. Les portes du château s’ouvrent hérissées de canons et lâchent une bordée sur le peuple. Les Suisses s’appellent. La garde nationale avait à peine de quoi tirer deux coups ; elle est criblée, le peuple fuit, puis la rage, le désespoir, rallient tout. Les Marseillais sont autant de héros qui font des prodiges de valeur. On force le château, la justice du ciel applaudit toutes les voies, et les Suisses expient, par tous les genres de mort, la basse trahison dont ils sont les instruments. Toute la famille royale sanguinaire s’était réfugiée dans le Sénat ; dans un moment favorable, on les fait mettre dans la tribune du logographe où ils sont encore. Il n’y a eu aucuns journaux, je n’ai pas entendu dire un mot de l’Assemblée, et chose inouïe, elle a peut-être été plus calme aujourd’hui qu’aucun jour de son existence. C’était aujourd’hui, mémorable 10 août, que la contre-révolution éclatait à Paris. Toujours insensés, ils croyaient que la corruption des chefs d’une partie de la garde nationale soutenue des royalistes avec des Suisses fameux et tous les valets des Tuileries feraient bonne contenance et étourdiraient les sans-culottes sans armes. Ils sont confondus. La fortune se déclare, et en moins de deux heures, le Louvre est investi et la victoire certaine. Le tocsin, la générale, mille cris funèbres : « Aux armes, aux armes », retentissaient dans tout Paris. Les boutiques se ferment les femmes et les enfants se cachent.
Rien ne peut peindre la consternation et le désespoir où nous étions. La Commune a fait des chefs-d’œuvre dont je ne puis donner les détails. Purgée tout à coup de son venin aristocratique, elle s’est organisée de nouveau indépendante de son département. Elle a donné des armes, des munitions, secondé l’ardeur des citoyens que la trahison a si parfaitement réunis. Que cavalerie, grenadiers, chasseurs, sans-culottes sont frères et servent tous dans le même sens, la chose publique. Les piques et les baïonnette ont fait d’aujourd’hui l’alliance la plus sincère et la plus auguste.
Tous les officiers vont être cassés ce soir, et Santerre est, depuis midi, Commandant général de la Garde Nationale, Manuel et Danton, chargés du civil. Pétion est plein de vie, mais frémissez : Le Roi l’avait mandé hier, à minuit, à 5 heures du matin il n’en était pas sorti. La Commune inquiète vole au Sénat, et obtient un décret pour réclamer, au château, le magistrat du peuple : Il en sort escorté des braves Bretons. Il est conduit à la maison commune où Manuel lui fait les plus graves reproches pour s’être laissé retenir loin de son poste et il le consigne chez lui par le vœu de la Commune, sous la garde des courageux Bretons. On dit que c’est pour garantir ses jours précieux et le mettre à l’abri de la responsabilité ; enfin, il a passé la journée renfermé. On prétend que sa tête aurait sauté sur le peuple à la première décharge des Suisses.
Le peuple a tout brisé dans le château, il a foulé aux pieds toute la pompe des rois, les richesses les plus précieuses ont volé par les fenêtres ; le feu a été mis aux quatre coins de la caserne des Suisses et ils ont juré de raser le château. Il y a eu des têtes coupées, des fureurs populaires dont la grossièreté fait plus d’horreurs aux gens irréfléchis que la scélératesse civilisée des rois qui font périr des générations entières par la caprice d’une maîtresse ou le bon plaisir d’un intrigant Peuple français, tu as vaincu, dans Paris, l’Autriche et la Prusse. Ce jour que deux ou trois aristocrates que j’ai vus dans leur cave m’ont dit être celui qui allait les faire voler à Paris, les en recule de dix mille lieues. Ils disent aussi que c’est le signal d’une guerre civile et j’ai dans l’idée que nous en avons éteint, aujourd’hui, le flambeau.
Louis XVI est déchu par le fait, il a armé des satellites contre son peuple, il a fait plus, il l’a fait canarder. Lisez la constitution. La Commune s’est fait apporter toutes les lettres d’un courrier qui arrivait.
On prétend qu’il y en à 32 de M. Lafayette qui annoncent qu’il vole à Paris sans son armée comptant sur [....barré, illisible]
Ce qu’il y a de frappant, c’est qu’à midi, la funeste guerre était finie et que la sécurité, non la sérénité, était rétablie. Toutes les femmes ont couvert les rues en pleurant et se lamentant parce que chacune était dans l’attente et la crainte d’une perte cruelle. Beaucoup de troupes sont revenues, sur les 7 heures, avec des trophées d’armes, des lambeaux au bout de leur baïonnette, des dépouilles suisses, etc., etc. Marion a été jusque dans la cour du Carrousel où elle a vu 4 morts qu’on enlevait, reste de peut être plusieurs mille. On n’a pas encore fait ce funeste dénombrement. Elle m’a rapporté que les rues étaient pleines de femmes. Jamais elle n’a vu plus de monde. J’ai couru aussi tout l’après-midi avec Auguste mais nous avons borné nos courses à la mairie et au palais ; il fallait fendre la presse partout et cela m’a empêchée d’aller plus loin. J’ai envoyé chez la bonne Canat qui fondait en larmes. J’ai recueilli, par le chemin, des détails confirmés par cent témoins sur la décharge des Suisses qui a été si traîtresse et si inattendue qu’elle a tout à fait réveillé le lion et réuni tous les partis ; elle n’a nullement été provoquée et tout Paris attestera cette vérité.
Je coucherai, cette nuit, ma porte ouverte, tandis que tous les propriétaires de la capitale ont mis double serrure à leur porte dans l’attente des brigands. C’est là leur cheval de bataille et il y a des gens qui seront fort étonnés de vivre demain parce que la canaille qui n’est pas arrêtée par la loi doit fondre ce soir sur eux et leur trésor. Paris est illuminé, et les patrouilles se font comme en 89. Le calme le plus profond règne là et la surveillance est si active qu’on peut dormir en repos.
On a crié le journal du soir à onze heures ; je n’ai pu l’avoir. Je suis levée jusque hier minuit et je me sens l’âme usée et languissante par toutes les vives émotions que j’ai éprouvées depuis vingt quatre heures.

Il est minuit, et le tambour m’a fait relever. C’est un décret de l’Assemblée nationale en 15 ou 20 articles que l’on proclame dans les rues. Il a été lu à la porte de la place, rue St Jacques ; je n’en ai entendu que des mots, mais aux vifs applaudissements qu’il [suscita], je juge de sa bonté. Votre frère m’a apporté ici tout son argent parce qu’il redoute les brigands qui commettent tant d’horreurs. Braves Marseillais, vous avez la gloire de faire la France libre. Ces martyrs de la liberté ont péri les premiers parce qu’ils étaient en première ligne, il en reste grâce au ciel !

       
 
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